L'alternative éco-localiste

Publié le par ACROPOLE

 

L'alternative « éco-localiste » : vers de nouvelles convergences
(conférence donnée par un directeur d'agence de développement régional)

1) La religion mondialiste est à court d’argument

Chaque jour qui passe égrène le chapelet des dommages causés par la mondialisation. Dans l’esprit du consommateur citoyen, cette mondialisation qui se voulait heureuse ne fait plus recette. Chez l’entrepreneur lucide, les dogmes délocalisateurs tombent les uns après les autres. La sacro-sainte « Culture Internationale » se révèle n’être qu’un culte de l’uniformité, étanche au besoin de différenciation et de segmentation propre au nouveau champ d’attentes. Quant aux « low-cost countries » (pays à bas coûts) où il fallait absolument délocaliser afin d’améliorer substantiellement un prix de revient, ils révèlent des risques étrangement sous-estimés au point que l’on remet en cause à présent, sur certains segments de marché, la pertinence même des délocalisations.


Risque qualité (exporter un standard n’est pas toujours aisé), risque monétaire (où en seront le yuan ou le dollar dans 6 mois ?), risque social (la revendication sociale et salariale n’est plus l’apanage des pays occidentaux), risque managérial (trouver, payer et fidéliser le mouton à cinq pattes qui maitrisera à la fois la culture de l’entreprise issue d’un pays X et la culture du pays low cost pour diriger une nouvelle unité), risque politique, risque de captation des savoir-faire… il faut bien toute la puissance d’une croyance et l’obsession du court terme pour anesthésier à ce point la clairvoyance et le pragmatisme de certains de nos dirigeants d’entreprises. Au plan macroéconomique, ne parlons pas du dumping social ou environnemental, dont ils peuvent de facto se montrer complices à l’échelle planétaire et de l’effondrement de l’emploi industriel de notre pays (pour la moitié massacré en 35 ans, soit 3 millions d’emplois partis en fumée avec de nombreux champs d’expertise !). Malgré Smoby, Magencia, le Coq Sportif et quelques autres, on dénombre encore 10 délocalisations pour 1 relocalisation… Mais voilà que frappe à la porte le cœur du réacteur : le consommateur.

 

localisme

 

2) Un consommateur partagé entre local et « low cost »

Le consommateur devenu consomm’acteur s’invite à ce débat sur la relocalisation et la protection de nos économies. Dès le début des années 2000, les marketeurs en tout genre ont fébrilement identifié la naissance de l’ « alter-consommateur ». Celui-ci rejetant la nouveauté pour la nouveauté (cette pathologie collective que Baudrillard nommait néophilie), mentalise l’acte d’achat et affirme contre toute attente une aspiration un rien réactionnaire chez ces bobos écolo-progressistes : LA SOIF DE REPERES !

Résumer cette nouvelle tribu au seul profil d’une Marie-Chantal du XVIème arrondissement, récemment convertie au bio, serait terriblement réducteur. Mc Cann, en 2002, après une vaste étude sur 10000 individus révélait, la peur au ventre, que 25% des consommateurs occidentaux seraient des « alter-consommateurs » (contre 11% d’hyperconsommateurs, ces derniers continuant pourtant à dicter leur loi aux marketeurs de tout poil).

La plupart des études ont depuis confirmé et amplifié cette tendance. Ainsi, le vice-président d’IRI (l’un des deux grands panelistes mondiaux) nous indique que : « la mondialisation angoisse » et que « le consommateur, par instinct, se tourne vers ses racines » et qu’il « faut ainsi rattacher le produit à une valeur immatérielle supérieure ». Tout se déroule comme si nous étions passés de la valeur d’usage (la préhistoire de la société de consommation) à la valeur d’image pour désormais nous tourner vers les valeurs d’ancrage ! Après le shampoing au monoï, après le shampoing l’Oréal (parce que vous le valez bien), après le shampoing bio et équitable, voici venu l’ère du shampoing « local et solidaire ».

Une étude IFOP fin 2009 réalisée pour le compte d’une estampille marquant une origine départementale, révélait que 35% de la population française déclare désormais en priorité l’origine de fabrication comme critère d’achat. Le « consomm’acteur » qui ne concrétise pas toujours ses déclarations en acte d’achat semble malgré tout prendre peu à peu conscience que « nos achats sont nos emplois ». Plus on décortique les emballages de nouvelles générations (bio solidaires, équitables, durables, « locaux » ou « paysans »), plus on s’éloigne en réalité de l’ « écologie de marché » classique, façon Développement Durable, pour entrer dans une nouvelle consommation plus militante, plus critique où le système est sans cesse sommé de donner des gages de sincérité débarbouillée des artifices marketing.

Ne sous-estimons pas pour autant la capacité de la méga machine à digérer les tendances et à les recracher dans une pelote à notre goût… la vigilance reste de rigueur !

Il est d’autres fronts sur lesquels l’éco-localisme gagne du terrain :

    - La remise en question des consommations intermédiaires (transports, énergies, distribution, emballages, publicité) et des valeurs fondamentales et éthiques auxquelles adhèrent les entreprises.
    - Les AMAP (associations pour le maintien de l’agriculture paysanne) reposent sur un partenariat entre des groupes de consommateurs et des fermes locales. Il y en aurait plus d’un millier à date sur le territoire national.
    - Les SEL (systèmes d’échanges locaux), plus de 300 à date concernant plus de 20000 personnes bannissant les échanges classiques et privilégiant l’économie de troc.
   - Le SLOW FOOD : association d’origine italienne qui promeut la cuisine éco-régionale à partir de produits locaux (plusieurs dizaines de milliers d’adeptes).
    - Les TRANSITION TOWNS (à travers un plan de descente énergétique sur 15 ans, elles visent à passer d’une économie classique à une économie relocalisée à la manière de Totnes en Grande-Bretagne qui privilégie les ceintures vertes autour des villes dont les cultures permettent de répondre aux besoins de proximité.
    - L’étiquette carbone : depuis le 29 Janvier 2008, un accord dans le cadre du Grenelle de l’environnement doit permettre l’affichage progressif du « coût carbone » d’un produit.
    - Les circuits de distribution et labels spécifiques : ils connaissent un énorme succès avec pour figures de proue des enseignes comme Biocoop, des signes officiels de qualité comme le bio ou des indications d’origine telles que « Produit en Bretagne » (à date 2700 références estampillées).

Le local, jusqu’alors malmené par la république jacobine, friande de redécoupages castrateurs et centralisateurs, n’est plus ringard. Au contraire, il est à présent le principal argument de réassurance d’un consommateur exigeant perdu au beau milieu d’une offre pléthorique.

Les politiques semblent eux aussi flairer cette lame de fond. Les tentatives d’installation d’un estampillage « Made in France » participent de cette prise de conscience un brin opportuniste, même si les conditions de sa mise en œuvre semblent extrêmement complexes du fait précisément de la désindustrialisation dramatique de notre pays.

 

3) Ecologie et territoire : quand l’écologiste rejoint l’identitaire

La révélation du bilan carbone réconcilierait-elle écologie et proximité ?... C’est une évidence. Mais au fait, comment l’écologiste, défenseur de cette subtile alchimie entre biotope, faune et flore, dont la diversité est savamment cultivée et magnifiée, avait-il pu ignorer le « local » … ses savoir-faire et ses identités. Comment l’adepte d’un pluriversum biologique avait-il pu se laisser engluer à ce point dans un universalisme stérile ? Comment pouvait-il être à la fois écologiste, voire « objecteur de croissance », et « de gauche » donc à ce titre internationaliste et sympathisant d’un matérialisme historique qui, comme le libéralisme réduit la marche du monde aux seules forces économiques et sociales ? Nous ne résoudrons pas ici ces énigmes idéologiques. Mais le fait est qu’après avoir milité pour la diversité des tomates et des races bovines, l’écologiste encenserait enfin la typicité des paysans de nos provinces, la diversité de leurs produits et la consommation identitaire au nom du respect de l’environnement.

Le bilan carbone installe un nouveau référent, voire même un nouveau système métrique, avec lequel, tôt ou tard, nous devrons tous compter(n’enterrons pas trop vite la taxe du même nom !).

300 kg de pommes Granny Smith, provenant de Nouvelle-Zélande au rayon fruits et légumes de l’Intermarché d’Agen, situé à proximité d’un des plus grands vergers de France génèrent une tonne de carbone ; le coût d’un transfert d’un container Shangaï-Le Havre est le même que le coût du transfert du même container entre Le Havre et Lyon… Les aberrations se multiplient et finiront par devenir insoutenables.

Selon Serge Latouche, nous pouvons nous engager dans la décroissance en réduisant notre empreinte écologique de 75% pour peu que soient comprimées d’autant les consommations intermédiaires (transports, emballages, distribution …) et ceci sans toucher au niveau de consommation finale !

On ne peut que s’étonner du silence de la plupart de nos économistes ou intellectuels sur ces nouveaux territoires de réflexion. Comment ne pas être sidéré en effet, au lendemain de la disparition du Prix Nobel d’économie Maurice Allais, de l’absence totale de débat du type : « L’euro-protectionnisme, vers une semi autarcie viable ? » ; « Economie, nature, identité, vers un pluriversum économique ? ».

L’éco-localisme reste un modèle à inventer une fois digérées et oubliées les alliances contre nature (écologie de marché ; décroissance et trotskisme). Le néo-localisme n’est pas un paléo-protectionnisme. Il pourrait se définir comme un euro-protectionnisme raisonné, mâtiné de préférences locales par cercles concentriques. Il faut en finir avec l’idée qu’une économie protégée ou semi-protégée serait une économie médiévale ou préhistorique. Il s’agit bien là d’un dogme libéral selon lequel toute tentative de protection est assimilable à un Axe du Mal susceptible de remettre en question l’équilibre mondial. Pourtant, force est de constater que les meilleurs élèves de la scène économique mondiale de ces dernières années ne sont pas des modèles de libre-échangisme. Economie semi protégée telle que la Norvège (43mds d’excédents commerciaux) , ou économie semi dirigée telle la Chine sont peut-être sans le vouloir en train d’inventer de nouvelles voies, de nouveaux « dosages ». Parler aujourd’hui d’un effacement de l’Europe sur la scène mondiale dans la perspective d’un euro-protectionnisme, c’est occulter purement et simplement, à des fins de propagande ultra libérales, que plus de 80% du commerce de l’Union est d’ores et déjà infra européen, les 20% restants nous contraignant à tous les sacrifices (ouverture incontrôlée de nos frontières à des populations non européennes et à des marchandises low-cost, dumping social …).

Aux côtés des intellectuels et des économistes, il conviendra sans doute de remettre à nouveau le politique (jusqu’alors lyophilisé par l’économie de marché) au centre de tout. Comment peut-on tolérer que Moodys ou Standard and Poor considèrent un État comme une « business unit » (centre de profit) alors même que le système impose à cet état une porosité, une perméabilité économique complète, ce qui serait évidemment inconcevable dans une entreprise, organisation sanctuarisée par excellence. La mise en faillite d’États, par ceux-là mêmes qui ont provoqué la crise, n’est pas comprise et n’est pas acceptée.

Aujourd’hui, créer de nouvelles circulations d’idées, de matières ou d’argent peut être la seule base d’un véritable contre pouvoir. Rien n’est en vérité plus révolutionnaire que d’inventer dans un monde ultra matérialiste un nouveau rapport au monde, à la consommation, aux échanges. Il conviendra donc d’explorer ou ré-explorer quelques axes majeurs pour faire entrer l’Europe dans une économie éco-localiste viable : des mesures de protection fiscales pour compenser le dumping social et environnemental ; une réduction de la mobilité des capitaux de courts et moyens termes au sein de l’Union pour amorcer une quasi autarcie financière telle que l’évoque l’économiste Jacques Sapir ; des politiques directives en matière d’industrie, d’infrastructures et de réductions drastiques des consommations intermédiaires ; une politique d’éducation du consommateur-citoyen afin de guider ses actes d’achat , limiter ses addictions et réinstaller les valeurs d’enracinement.

Dans les temps qui s’annoncent, nous devrons nous habituer à une contribution insolite et involontaire du système à la défense des valeurs d’appartenance et d’enracinement .La segmentation marketing est même capable de nous entraîner vers un quasi communautarisme économique.

Le risque est toujours le même : voir se galvauder ou se travestir dans l’obligation de résultats financiers des valeurs essentielles à notre civilisation. La marchandisation du local comporte ce risque, mais elle a d’ores et déjà au moins le mérite de sauver et promouvoir des identités que la coca-culture d’un système marchand globalisant aurait purement et simplement fait disparaître. Injecter au cœur du système des valeurs anti système peut au bout du compte se révéler d’une redoutable efficacité pour éveiller quelques réflexes fondamentaux chez nos concitoyens encore bien trop conso-dépendants.

 

 

Publié dans économie

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