Une soirée mythologique

Publié le par ACROPOLE

par Guy Sorman

 

Les faits passionnent moins que les mythes : on en a eu hier soir, sur la chaîne de télévision France3 (Ce soir ou jamais), un aperçu exemplaire. Jean Bricmont, polémiste belge type Noam Chomsky, nous a résumé l’histoire contemporaine en un vaste complot américano-sioniste, tout en se réjouissant de ce que le “déclin de l’Occident” y mette un terme. Ce qui remplacerait l’Occident honni par un Occidental (haine de soi ?), Bricmont ne nous le révélera pas. De même que Roland Dumas, grande figure du socialisme des années mitterrandiennes : lui qui fut ministre des Affaires étrangères confirmait la thèse du complot avec quelque obsession anti-israélienne, caractéristique de la grande bourgeoisie de gauche. Roland Dumas ajouta à  ses élucubrations  complotistes, un épisode supplémentaire : les deux agressions perpétrées cette année contre les Sud-Coréens, un bateau coulé et une île bombardée, ne seraient pas l’œuvre des Nord-Coréens (“Ce n’est pas prouvé”, dit Roland Dumas). Là encore, on ne nous dit pas qui aurait été l’auteur ? Sans doute la CIA, comme elle serait derrière les attentats du 11 septembre. " La responsabilité de El Qaida ne fut jamais prouvée", selon Roland Dumas, encore lui.

 

ce soir ou jamaisLe “déclin de l’Occident”, thème de ce débat houleux et confus, réjouissait aussi l’historienne franco-tunisienne Sophie Bessis, figure de ce que l’on appelait naguère “le Tiers mondisme”. Dans son interprétation du monde, les relations Sud-Sud devraient dorénavant remplacer la domination Nord-Sud. On s’en réjouirait s’il ne s’agissait pas d’un autre mythe : pour nous en tenir à la Tunisie, si l’économie s’y développe, ce n’est pas grâce à l’échange avec ses voisins, la Lybie ou l’Algérie, mais avec l’Europe. Et quand Sophie Bessis dénonce l’Occident pour n’avoir jamais fait autre chose que trahir ses principes affichés, on lui fera observer - mais en vain – que la colonisation fut certes l’œuvre (brève à l’échelle de l’histoire) des Occidentaux, mais la décolonisation aussi. Le procès de la colonisation a commencé avec Denis Diderot vers 1750, et se poursuivit jusqu’au milieu du XXe siècle chez Albert Memmi, Claude Lévi-Strauss ou Jean-Paul Sartre. Prétendre que la décolonisation, comme dit Sophie Bessis, très politiquement correcte, fut "l’œuvre des peuples en révolte", participe de la célébration auto-congratulatoire plus que de la réalité historique. Les mythes d’abord, donc, bizarrement mis en musique par des intellectuels. Sans doute devrait-on définir l’intellectuel comme celui ou celle qui paraît intelligent mais ne l’est pas nécessairement.

 

Lorsque l’animateur Frédéric Taddéi tenta, mais en vain, de déplacer le débat vers l’Inde, les producteurs de mythes et complots historiques restèrent étrangement tranquilles. L’Inde n’étant pas révolutionnaire, ne l’ayant jamais été, développant son économie seulement depuis qu’elle a abandonné le socialisme en 1991, tout en restant une démocratie, cela n’entrait dans aucune case de nos dénicheurs de complots. Roland Dumas et Bricmont, au prix d’un grand effort, parvinrent tout de même à dénoncer la sombre "alliance impérialiste" entre l’Inde et les Etats-Unis pour contenir la Chine. La Chine sur laquelle la romancière Ling Xi formula l’hypothèse intelligente d’un Etat obsédé par la performance technique et le succès matériel, au mépris des valeurs humanistes : une sorte de super technostructure. J’enrichis sa connaissance du français qui est déjà considérable par la sentence de Rabelais : “Science sans conscience n’est que ruine de l’âme”.

 

Je me contentai dans ce charivari de rappeler que la notion de déclin de l’Occident est aussi ancienne que l’Occident lui-même et qu'elle lui est, en fait, consubstantielle. Sans doute parce que les Occidentaux sont capables d’autocritique, ce qui n’est pas répandu dans les autres civilisations, ils rebondissent aussi de déclin en déclin et ne déclinent jamais vraiment. Pour achever d'être à contre-courant, j'ajoutai que jusqu'à plus ample informé, l'Occident persiste à tort ou à raison à perpétuer des principes universels, comme la démocratie, l'égalité des sexes et les droits de l'homme qui, tout de même, gagnent du terrain et qui sont peut-être vraiment universels. On attend toujours que la Chine, par exemple, nous propose autre chose que des parodies de principes occidentaux du type "démocratie populaire" ou "capitalisme dirigé".

 

Enfin, il me paraissait que la Terre était assez grande pour tout le monde, que la montée des uns n’impliquait pas la descente des autres parce que l’économie n’est pas un jeu à somme nulle. Bricmont qui est physicien de formation et pas économiste ne semble pas avoir intégré ce fait constaté : il en est resté à l’interprétation léniniste selon laquelle l’Occident s’est enrichi en appauvrissant les peuples colonisés. Que nous nous enrichissons ensemble est pourtant incontestable, mais échappe à la théorie du complot impérialiste. Vrai, la prophétie catastrophiste de Bricmont pourrait s’avérer exacte au détriment de l’Europe cette fois-ci, si nous ne comprenons pas que les pays émergents ont émergé : l’Inde et la Chine ne vont pas disparaître, s’avéreront de plus en plus capables de produire la même chose que nous, ce qui nous contraint – ce n’est pas nouveau – à devenir inventifs et travailler un peu plus.

 

television2Ma soirée fut totalement gâchée lorsque, hors antenne, Frédéric Taddéi m’avoua que, parmi les téléspectateurs, les adeptes de la théorie du complot étaient infiniment plus nombreux que ceux des faits. Ce serait pire encore, dit-il, si l’on sortait des frontières de l’Occident. J’en conviens : une grande partie des musulmans se vivent comme victimes de l’Occident. Mais n’est-ce pas parce leurs propres dirigeants les en persuadent pour s’exonérer de leurs propres responsabilités ? Il se trouve que le jour même, un diplomate chinois en poste à Paris, porte-parole de l’ambassade, m’assura que le Prix Nobel de la paix participait d’un vaste complot contre la Chine : Jin Chunlei paraissait sincère, ce qui me laissa perplexe.

 

Le philosophe anglais Isaiah Berlin faisait observer que “tout le monde feint de chercher la vérité, mais que si on la découvrait, celle-ci ne serait peut-être pas intéressante”. Les mythes fascinent plus que la vérité : ce qui serait tolérable si le coût n’était pas aussi élevé. Car, les mythes, s’ils ont des mains, ont les mains sales et ensanglantées.

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