Le point sur Robert

Publié le par ACROPOLE

Fabrice Luchini entre en scène avec, entre les bras, non pas une pile de livres mais un accordéon de textes dont il va égrener les notes et les mélodies entre deux adresses au public. Luchini n’a pas inventé la lecture de grands textes en public mais il est le premier à transformer cet exercice en un show sidérant.

La salle - celle de l’espace Cardin- est pleine, elle l’est toujours. Luchini n’est plus seulement un acteur, c’est un phénomène de société.

A l’orchestre et à la corbeille, on paie cher pour voir le phénomène de plus près, au deuxième balcon beaucoup moins. Fabrice Luchini joue là-dessus. Il tance la "bourgeoisie" assise en bas sur des fauteuils et a de la tendresse pour "ceux d’en haut" assis sur de spartiates gradins.

Il les oppose pour mieux les rassembler. "Ensemble", est le gimmick de son spectacle, mot dit sur un ton de prêcheur mi-ecclésiastique, mi-politique qui fait écrouler de rire le public.

 

Le point sur Robert

Robert, c’est le prénom de l’ancien garçon coiffeur devenu Fabrice. Le rituel du show est bien rôdé et déjà immuable. Avec la tenue maison: T-shirt noir et gilet adéquat, jean noir. Avec les imitations (attendues) de "Johnny" (Hallyday), de "Bouquet" (Michel), son maître, et celle de "Jouvet" (Louis) sa référence.

Avec aussi l’imitation du comédien ringard tragique avec sa voix de bellâtre. Avec, incontournable, une fable de La Fontaine (parfois dite en rap). Avec souvent un clin d’œil à Nietzsche, un autre à Flaubert et un troisième à Molière. Sans oublier Rimbaud.

Avec, obligatoire, en début de spectacle l’épreuve ("c’est du dur") d’un texte haut de gamme. Cette fois, Paul Valéry.

Dans "Le point sur Robert", Luchini choisit des auteurs liés à sa vie. Chrétien de Troyes via le film de Rohmer "Perceval le Gallois", un bide ("trois ans et demi de chômage") dont il jouait le rôle titre.

"Fragments d’un discours amoureux", de Roland Barthes, lequel adore le film et parle de l’acteur qui joue Perceval dans un article. Luchini va voir "Barthes !" (en frappant fort sur la première syllabe) à l’issue d’un de ses cours au Collège de France, tétanisé  ("C’est comme si Laguiller se retrouvait devant Trotsky"), lui dit qu’il est Perceval.

Barthes le regarde: "J’aimerai en parler avec vous. Quel est votre rapport au téléphone ?"
Fabrice Luchini adore cette dernière phrase, lui fait un sort, la répète comme il le fait souvent des phrases aimées, là, en attaquant fort (comme toujours) le "Quel" puis moderato  et montée de l’escalier en faisant sonner les  deux "o" jusqu’à propulser la finale. Chaque phrase est une montagne à gravir, un bonbon à sucer, un épiderme à caresser.

La fin du show est délirante. Luchini fait plusieurs fois reprendre en choeur par le public cette phrase (sublime) de Jean Genet: "Assis toi sur ma bite, et causons" (dans le DVD, c’est une fable de La Fontaine). Quand le public commence à se lever au énième salut,  Luchini revient en scène, demande au technicien de re-balancer la musique de "Saturday night", chez "ceux d’en haut" ça danse à tout va dans l’agora des gradins, cela tape dans les mains et cela se déhanche gentiment du côté des fauteuils de "la bourgeoisie". On en sort ravi, "ensemble".

Tout a commencé avec Céline

Tout a commencé publiquement par sa lecture du "Voyage au bout de la nuit" en 1986, au théâtre Renaud Barrault (cela faisait déjà des années que Luchini disait à ses amis des pages entières de Céline), un spectacle qu’il reprendra pendant huit ans, le succès allant grandissant. Viendront ensuite La Fontaine, Baudelaire, Hugo et les autres.

Ce n’était pas un pari gagné d’avance. Mais Luchini est un formidable diseur. Sa modernité, c’est d’entrer dans le mouvement de l’écriture, de donner corps aux virgules, à la respiration des mots qu’il passe au scanner du cristal de sa voix, reprenant une phrase  pour mieux en faire sentir les inflexions. C’est, au fond, un formidable pédagogue.

Quand il dit, vers la fin du show, "Je vais vous faire le début de ‘Salammbô’ et après on se quittera", la salle mugit de jouissance comme lorsqu’un chanteur reprend l’un de ses succès. Luchini fait jouir son public en disant du Flaubert. Chapeau bas.

Aujourd’hui, l’histrion façonné par ses shows impromptus dans les émissions télé, a rattrapé le diseur. Les deux font la paire. Le bateleur et le passeur. Fabrice Luchini n’en aura jamais fin de faire le point sur Robert.


► Le point sur Robert à l'Espace Cardin, 20h30, sauf dimanche 17h00, de 22€ à 50€, jusqu’au 28 février

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Publié dans culture

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